AVERTISSEMENT
Qui dit Disputatio dit confrontation contradictoire : Opponens - Respondens
Aussi, quel que soit son intérêt, ce texte ne saurait en aucun cas être considéré
comme reflétant
la position du District de France de la FSSPX
qui se réserve le soin de produire la Determinatio.
De la décatholicisation rechristianisante à la protestantisation déchristianisante
Par André REBOUR - France
Préambule
Bonjour,
Je vais essayer d'apporter une contribution modeste et prudente à la discussion relative à l'expression "la lecture du Concile à la lumière de la Tradition", en tant que catholique passionné, depuis bientôt 20 ans, par le Magistère de l'Eglise, tel qu'il a évolué, du pontificat de Pie IX à celui de Benoît XVI.
A mes yeux, une expression telle que celle-ci est problématique à plusieurs titres, dans la mesure où elle pose bien plus de questions qu'elle n'apporte de réponses.
Qui suis-je ?
Je m'appelle André REBOUR, je suis cadre en Bretagne, je suis catholique, et j'ai 40 ans. J'ai une Maîtrise en Droit public, sous l'angle de la formation intellectuelle universitaire, je ne suis donc pas "un professionnel de la profession", que ce soit en philosophie ou en théologie, mais j'étudie cette question, à titre personnel, depuis bientôt vingt ans, et mon voeu le plus cher serait de pouvoir faire profiter toute personne intéressée par mes analyses sur l'histoire du Gouvernement et du Magistère de l'Eglise, notamment aux XIX° et XX° siècles, et surtout depuis le début de la crise moderniste, sous Léon XIII.
Le fil conducteur de mon propos relève davantage de l'histoire des idées que de la philosophie ou de la théologie ; quant aux conclusions que j'en tire, elles sont incontestablement traditionalistes, dans le sens suivant : à mes yeux, tout être humain, surtout dans les pays dits développés, a le choix entre subordonner son existence, en priorité, au "produire pour consommer" et subordonner son existence, en priorité, au "recevoir pour transmettre".
Or, la crise générale des catégories et des comportements qui caractérise le monde moderne a pour origine une crise générale de la transmission, de la tradition, un refus souvent joyeux, parfois haineux, de recevoir dans l'humilité, et de transmettre dans l'espérance, un ensemble de normes objectives, en matière de foi et de moeurs, de normes pensées, priées, et vécues, qui s'avèrent libératrices et responsabilisantes, pour les individus et pour les communautés, là où le relativisme et le subjectivisme s'avèrent asservissants et déresponsabilisants, en religion, en politique, dans le domaine de la culture comme en matière morale.
En d'autres termes, c'est la Vérité divine qui libère l'homme, ce n'est pas la liberté humaine qui vérifie Dieu, à moins de se prendre elle même pour Lui, comme on le voit quand on considère le démiurgisme inhérent à l'hédonisme ambiant, cette confusion, faussement vitaliste et vraiment mortifère, entre la civilisation et le divertissement, qui est la marque de notre temps.
Les préalables à poser
Il y a d'abord plusieurs questions préalables :
- Qu'est-ce qu'une lecture ? Une lecture est-elle une prise d'information pour elle-même, ou une prise d'information nécessaire et préalable à une prise de position ? Quel est l'objectif d'une lecture ? S'approprier un document pour lui -même ou se préparer à procéder à un jugement sur ce document, sur ce qu'il dit, ne dit pas, ne dit plus, si on le compare avec les documents antérieurs, relevant du même registre ?
- Qu'est-ce que le Concile, en tant qu'objet d'étude ? Le Concile Vatican II est-il compréhensible à la seule lecture des seize documents officiels qui le constituent, ou n'est- il pas indispensable de connaître également, pour le bien comprendre, le pré-texte du Concile, disons le Gouvernement et le Magistère de l'Eglise catholique, de 1846 à 1958, le contexte du Concile, disons le Gouvernement et le Magistère de l'Eglise catholique, de 1959 à 1966, le post-texte du Concile, le Gouvernement et le Magistère de l'Eglise de 1967 à 1978, d'une part, de 1978 à 2005, d'autre part ?
- Qu'est-ce qu'une lumière ? S'agit-il de faire la lumière sur les matières traitées, d'une manière involontairement et insuffisamment éclairante, par le Concile, ou de faire la lumière sur les raisons pour lesquelles et les moyens par lesquels ces matières ont été traitées, d'une manière très volontairement mais insuffisamment éclairante, par le même Concile ? Si faire la lumière sur un texte, c'est faire la lumière sur son sens, qui ne voit que cela revient à faire la lumière sur son orientation et sur sa signification, et non uniquement sur ses argumentaires, son vocabulaire, etc...?
- Qu'est-ce que la Tradition, en tant que source de lumière ? Il me semble que c'est l'ensemble des concepts, des notions, des critères de lecture et de jugement, du patrimoine intellectuel ecclésial, qui ont toujours fait autorité, en amont de leur utilisation, qui exercent toute leur autorité, au moment où on les utilise, et qui font toujours autorité, une fois qu'on a fini, momentanément, de les utiliser, notablement et substantiellement parce qu'on les a utilisés avec le plus grand respect pour leur identité, pour leur intégrité, le plus grand respect pour ce qu'ils veulent dire, et non pour ce que l'on voudrait qu'ils ne disent plus, ou pour ce que l'on voudrait qu'ils se mettent à dire.
Le bien-fondé de l'expression "la lecture du Concile à la lumière de la Tradition"
Une fois que l'on s'est approprié ces questions préalables, on peut revenir à la question portant sur le bien-fondé de l'expression "la lecture du Concile à la lumière de la Tradition" ; ce qui va suivre relève du jugement personnel, qui comporte ses mérites éventuels et ses limites certaines, mais enfin, je ne résiste pas à cette occasion de proposer ma petite vision des choses, sur un sujet que je connais un peu plus que d'autres sujets.
A mes yeux, cette expression n'a aucun sens, ou plutôt, elle en a un, qui me semble encore plus équivoque que le Concile en lui-même.
En effet :
- ou l'on considère que la Tradition est antérieure et supérieure au Concile, que le Concile est extérieur et inférieur à la Tradition, et l'on aboutit à une lecture du Concile à la lumière de la Tradition qui s'apparente à un jugement sans appel du Concile par la Tradition ; c'est un peu rude, mais cela se tient, c'est une option militante, voire partisane, mais cohérente.
- ou l'on considère que le Concile est une composante de la Tradition, une composante imparfaite, en quelque sorte, qu'il est à la fois possible et souhaitable de rendre moins équivoque, plus éclairante, presque malgré elle, en la soumettant à une lecture bienveillante et vigilante, inspirée par l'ensemble dont elle n'est qu'un élément : la lecture de la Tradition, et l'on aboutit à une mission impossible, pour les raisons suivantes.
Mission impossible ?
Il faut et il suffit de bien connaître, pour les bien comprendre, la généalogie et la téléologie(1) propres au Concile pour voir à quel point toute tentative de réaiguillage du corpus conciliaire en direction de la spécificité de la Foi catholique s'apparente à un exercice d'équilibriste travaillant sans filet.
Il faut et il suffit de lire quelques biographies, même bienveillantes, de Jean XXIII et de Paul VI, de lire n'importe quelle chronique ou n'importe quelle histoire du Concile, et de lire attentivement, minutieusement, scrupuleusement, les textes eux-mêmes, pour acquérir non la conviction subjective, mais la certitude objective, du fait que nous en sommes en présence d'une intention, d'un objectif, d'un résultat, d'un déroulement, d'un dispositif, d'un contexte, de textes, d'un post-texte, qui ont été pensés, vécus, voulus, comme illisibles à la lumière de la Tradition, non pas illisibles au sens de "incompréhensibles", mais au sens de "inincorporables," "inassimilables".
- La généalogie du Concile ? C'est, pour faire court, la volonté de mettre enfin un terme à la crise provoquée par le modernisme, ouverte sous Léon XIII, rouverte sous Pie XII, non en le condamnant, à la lumière de la Tradition, mais en le substituant à la lumière de la Tradition.
- La téléologie du Concile ? C'est, en quelque mots, la volonté de faire en sorte qu'un oecuménisme indélimité, indéterminé, prenne la place du prosélytisme, en tant que raison d'être de l'Eglise catholique.
Il faut et il suffit de lire la première moitié deNostra aetate, d'une part, la première moitié de Dignitatis humanae personae, d'autre part, pour prendre la mesure de la volonté, voire de l'obsession, des pères du Concile, de ne pas produire ces deux textes conformément à la lumière de la Tradition, en ce qui concerne la vérité de la parole divine et la liberté de la conscience humaine en matière de religion.
Il faut et il suffit de lire la déclaration Dominus Iesus, du mois d'août 2000, pour voir à quel point il est difficile de ne pas voir en ces textes les véhicules de l'introduction, au sein même de l'Eglise catholique, des germes porteurs du relativisme et du subjectivisme les plus destructeurs, et à quel point il est difficile de réaiguiller ces textes, et d'autres textes du Concile, en direction d'une théologie authentiquement catholique.
Volonté consciente de rupture, et non de suture, avec la Tradition ?
La distinction fondatrice roncalienne, entre les Conciles antérieurs à Vatican II, Conciles ayant abouti à des condamnations et à des définitions, et le Concile Vatican II, concile pastoral, ayant été voulu comme vide de toute condamnation et de toute définition, ainsi que le péché originel de l'assemblée conciliaire, tel qu'il s'est matérialisé, à travers le rejet de la quasi - totalité des schémas qui avaient été préparés, en amont d'octobre 1962, constituent en eux-mêmes des signes annonciateurs d'une volonté consciente de rupture, et non de suture, avec la Tradition.
Cela ne signifie absolument pas que tout est à rejeter, dans les seize textes du Concile, mais cela signifie
que ce qui y est conforme à la Tradition s'y trouve pour ainsi dire, accidentellement, ou pour des raisons tacticiennes, (donner des gages à la minorité à l'opposition, obtenir l'unanimité des votants)
que ce qui y est contraire à la Tradition, ou, à tout le moins, substantiellement hétérogène, par rapport à elle, s'y trouve, en quelque sorte, intentionnellement, ou pour des raisons stratégiques (améliorer les relations avec les chrétiens non catholiques, avec les croyants non chrétiens).
Par ailleurs, toute relecture révisionniste recatholicisante de la plate-forme conciliaire pose un vrai problème d'honnêteté intellectuelle, non seulement vis à vis des textes mêmes, mais aussi et surtout vis à vis de la coloration dominante, de la tonalité générale, qui a caractérisé les interprétations autorisées de ces textes, telles qu'elles ont été formulées, par les pontifes et par les évêques, dans le cadre du post-texte du Concile.
Accorder le bénéfice du doute au corpus conciliaire, s'imaginer que l'on peut, voire que l'on doit, à des fins de réconciliation entre catholiques, ré-introduire de l'orthodoxie dans l'orthopraxie(2), au contact des textes eux-mêmes, c'est s'exposer au risque de succomber à la tentation de l'amnésie, vis à vis de ce que la mise en oeuvre de ces textes a produit, dans la théorie et surtout dans la pratique de l'Eglise catholique, notamment dans les années du pontificat de Paul VI consécutives au Concile, ce que j'ai appelé "le premier après-Concile."
Dans les faits : relativisme et indifférentisme de l'épiscopat
En réalité, le genre et le style de ces textes sont par trop différents du catégorisme inhérent à toute explicitation, dans l'authenticité, de la spécificité de la Foi catholique, pour que l'on puisse raccorder, rattacher, relier, relire ces textes, "à la lumière de la Tradition".
A contrario,
lisez Inter mirifica, qui se veut un exposé relatif à la spécificité de la vision catholique des moyens de communication sociale et de l'usage qui peut et qui doit en être fait,
lisez la déclaration relative à l'éducation chrétienne, qui se veut un exposé relatif à la spécificité de la vision catholique de l'enseignement, de ses missions, et de ses moyens,
puis écoutez le silence assourdissant des évêques, face au déferlement d'hédonisme télévisuel,
et regardez ce qu'est devenu, dans la pratique, la mise en oeuvre du principe du caractère propre de l'enseignement catholique,
et vous aurez une démonstration du fait que l'absence d'application effective de ces deux textes, à coloration impérative, à tonalité catégorique, depuis quarante ans, au sein même de l'Eglise, ne pose pas plus de problèmes de conscience que cela aux successeurs des pères du Concile.
Conclusion
Faute de temps, je ne peux aller plus loin dans ma tentative d'analyse, je vous remercie par avance pour toute l'attention que vous voudrez bien lui accorder ; encore une fois, il faut et il suffit de lire ligne après ligne, pour ne pas dire mot après mot, les paragraphes les plus consensualistes de Nostra aetate et de Dignitatis humanae personae pour voir que les occasions de clarification du propos ont littéralement défilé sous les yeux des rédacteurs de ces textes sans qu'ils en saisissent aucune.
Entre le catégorisme, jusqu'au risque du fixisme et de l'intransigeance, et l'angélisme et l'irénisme, jusqu'au risque du laxisme, de l'imprécision et de l'imprévoyance, les auteurs de ces textes ont choisi : bien mal leur en a pris.
Et surtout, quand bien même le "errare humanum est" des années 1960 aurait été un accident de parcours, il explique mais n'excuse pas le "perseverare diabolicum" des décennies qui ont suivi, à commencer par les années 1970 ; la décatholicisation rechristianisante qui a été à l'ordre du jour s'est alors transformée, avec acharnement, avec obstination, de la part de ses promoteurs, en protestantisation déchristianisante, synonyme, en matière de foi et de moeurs, de désordre et de nuit.
André REBOUR,
RENNES le 10 janvier 2007
(1) Finalité englobante et implicite.
(2)Ré-introduire un Magistère impératif à l'intérieur d'une pastorale indicative.