Depuis plus de vingt ans,
les Soeurs de la Fraternité
Saint-Pie X sont implantées
en Argentine : au séminaire de
la Reja d’abord, puis à Pilar,
où se trouve le noviciat de
langue espagnole. Mais voici
que le supérieur du district
d’Amérique du Sud, M. l’abbé
Bouchacourt, propose à notre
supérieure générale de visiter
la mission de la Fraternité
en république Dominicaine,
et peut-être d’y ouvrir une
nouvelle maison…
Cette proposition, lorsqu’elle nous a été faite, a
suscité bien des interrogations… La première
question que nous nous sommes posée : où se
situe, au juste, la république Dominicaine ?
Elle est nichée en plein centre des Antilles. C’est
Christophe Colomb qui a découvert l’île en 1492, lors de
son premier voyage, et l’a baptisée Hispaniola. Le traité
de Ryswick, en 1697, partage l’île (qu’on appelle alors
Saint-Domingue) entre la France et l’Espagne, partition
qui subsistera d’une certaine façon jusqu’à nos jours ;
en effet, l’île Hispaniola (qui est, en taille, la deuxième
des Antilles après Cuba) comprend deux États : la
République d’Haïti, de langue française, et la république
Dominicaine, de langue espagnole, et indépendante
depuis 1844. La république Dominicaine occupe la partie
orientale de l’île et représente à elle seule une superficie
un peu supérieure à celle de la Suisse. Sa principale
richesse est la culture de la canne à sucre et du cacao.
Ancienne colonie espagnole, le pays, officiellement,
est catholique à 95 %. Mais, avec la tourmente conciliaire,
les sectes protestantes commencent à s’implanter,
profitant du manque d’instruction de la population
(qui descend pour une part des anciens Indiens caraïbes
et Taïnos, ensuite des Espagnols, et pour la
majeure partie des anciens esclaves noirs). Cependant,
c’est ici que fut construite la première cathédrale du
Nouveau Monde. La capitale, Santo Domingo, Saint-
Domingue en français, a été fondée en 1496 en la fête
de saint Dominique. Beaucoup de noms de lieu rappellent
le passé catholique de l’île.
Un prêtre rejeté pour sa fidélité
Depuis quand la Fraternité y est-elle
implantée ? peut-on se demander. C’est en
1996 que s’ouvre le prieuré du Sacré-Coeur.
Mais la Tradition a des racines beaucoup
plus anciennes… Tout commence en fait
avec le père Rodrigo Mac Neil, un missionnaire
d’origine canadienne envoyé
dans un repli perdu des montagnes de la
Gina, auprès de petits cultivateurs de café
et de cacao ; certains le disent « très conservateur
» et, de fait, les nouveautés conciliaires
répugnent à son sens de la foi ; il
obtient de pouvoir rester fidèle à la messe
traditionnelle.
Un pieux laïc, M. Émilio Batista, analyse
avec lui les textes conciliaires et les
critiques qu’en fait la Tradition. Cet
homme, aujourd’hui décédé, aura été à
Hispaniola un fidèle pilier de la foi, surtout
lorsqu’auront commencé les difficultés.
Car elles commencent le jour où le
père Rodrigo se rend en Argentine pour
rencontrer Mgr Lefebvre au séminaire
de La Reja ; il en revient convaincu de
la justesse des positions de l’archevêque
et commence à les diffuser. La réaction
épiscopale ne tarde pas : en 1986, le
père Rodrigo est muté au sud de l’île,
avec interdiction de garder contact avec
son ancienne paroisse. De 1986 à 1996,
les anciens fidèles du père Rodrigo vont
tenir bon sans le soutien des prêtres,
sinon quelques visites de M. l’abbé Ortiz,
membre de la Fraternité. M. Batista et
les dames de la Confrérie du Sacré-Coeur jouent alors un rôle important dans la
résistance. Les fidèles mettent sept ans à
construire une vaste église de trois cents
à quatre cent places, ainsi qu’un prieuré.
Pendant ce temps, une vocation issue de
cette mission est formée au séminaire de
La Reja : il s’agit de M. l’abbé Porfirio
Martinez, actuel prieur de la mission.
L’ouverture du prieuré de la Fraternité
est suivie, en 2002, de l’ouverture d’une
école, qui s’occupe aujourd’hui d’environ
cent soixante élèves.
« Ni messe nouvelle ni télévision»
Fin 2007, deux Soeurs de la Fraternité vont
visiter la mission… et en reviennent enthousiastes
! Le père Rodrigo avait laissé cette
recommandation en quittant sa paroisse :
« pas de messe nouvelle et pas de télévision. »
Et de fait, il n’y a en général ni électricité,
ni télévision chez les fidèles… mais beaucoup
de simplicité et de bon esprit. Quant
à l’apostolat que les soeurs peuvent faire, il
s’annonce aussi vaste que passionnant.
Le temps d’acheter une petite maison
voisine du prieuré et d’y entreprendre
les agrandissements et aménagements
nécessaires (ce qui représente un gros
effort pour la mission qui n’a pratiquement
pas de moyens financiers), et voilà
que cinq soeurs de la Fraternité se retrouvent,
le 5 juin 2009, à l’aéroport international
de Saint-Domingue ; cinq, c’est-à-dire
les trois soeurs de la communauté qui est
en train de naître (une quatrième arrivera
en juillet), et les deux assistantes générales
de la Congrégation qui viennent soutenir
la nouvelle fondation. Le « quatre-quatre »
de la mission, conduit par M. l’abbé Blanco,
longe d’abord la mer et les cocotiers avant
de s’enfoncer dans la montagne par une
piste en terre ; pas moyen de se tromper de
route : il n’y en a qu’une !
Fleurs et cyclones
La surprise ménagée par les fidèles
pour accueillir les soeurs est parfaitement
réussie et chaleureuse : après les chants et
compliments présentés par les enfants de
l’école, les jeunes filles et les dames de la
compagnie du Sacré-Coeur, chaque soeur
reçoit son bouquet de fleurs. Les religieuses
gagnent la place qui sera désormais la
leur dans l’église, au premier rang de la
nef, à droite, et c’est la première messe en
terre dominicaine, suivie du Magnificat d’action de grâce.
Passant sous un arc de fleurs (nouvelle
surprise), les soeurs peuvent découvrir leur
nouvelle maison pour le dîner ; le couvert a
été mis joliment, mais tout, table et chaises,
a été prêté par des fidèles car, si les chambres
ont le mobilier indispensable, le reste
de la maison est encore complètement
vide. Les enfants, curieux, aimeraient bien entrer aussi… mais il faut prendre tout de
suite de bonnes habitudes et respecter la
clôture religieuse.
Les soeurs commencent à peine à prendre
leur repos, après une longue journée
de vingt-deux heures (décalage horaire
oblige), lorsqu’une pluie torrentielle se
met à tomber, vraiment impressionnante :
nous sommes sous les tropiques et c’est la
saison des cyclones. Certaines religieuses
l’interprètent comme le mécontentement
du démon, d’autres comme une image de
l’abondance avec laquelle le Saint-Esprit
enverra ses grâces ! Quelques jours suffiront
pour se convaincre qu’il ne faut pas
quitter la maison sans parapluie en cette
saison, les averses tropicales étant aussi
violentes qu’imprévues.
Mangues et araignées
Le lendemain, on vide les valises et on
s’installe, sans placards ni mobilier, mais
avec ingéniosité : ce coupon de tissu prévu
pour faire des foulards pour les filles de
l’école servira momentanément de rideau,
ces pinces à linge remplaceront la tringle,
cette nappe servira ici de porte, etc. L’on
fait une première connaissance de la végétation
et de la faune tropicales : des fidèles
ont généreusement offert un grand sac de
mangues délicieuses ; l’ananas n’a pas du
tout le goût de celui qu’on trouve dans les
boîtes de conserve européennes. La faune
est un peu moins sympathique : profitant
de l’absence de moustiquaires, des guêpes
ont commencé à construire un nid… dans
la taie d’oreiller d’une des soeurs… et les
araignées sont de taille impressionnante !
Le dimanche 7 juin, après la grand'messe,
a lieu la bénédiction de la clôture.
Les fidèles ont le contact facile et viennent
spontanément se présenter ; un gros
effort de mémoire commence, car leur
nombre se porte à environ sept cents.
Petit à petit, l’apostolat s’organise. Pour
l’instant, les soeurs débuteront par le culte
divin et l’école. Le culte divin, c’est-à-dire
le soin de la sacristie, des ornements et du
linge d’autel ainsi que la tenue de l’orgue
et le chant liturgique. Quant à l’école, elles
commenceront par l’enseignement du catéchisme
et du chant dans toutes les classes.
Voici planté un nouveau grain de sénevé
qui ne demande qu’à se développer.