Editorial du mois de décembre 2005, par l'abbé de Pierpaolo-Maria Petrucci, Doyen de Nantes
La messe, unique raison de notre résistance ?
Le rejet de la nouvelle
messe, à saveur protestante, et la
fidélité à la messe traditionnelle
ont toujours été des points
cruciaux de la résistance aux
changements opérés dans
l'Eglise suite au dernier concile.
Et il est certain qu'une véritable
restauration dans l'Eglise ne
pourra pas se faire sans le retour
à la liturgie traditionnelle qui
exprime la Foi catholique. On
peut cependant se demander si
le but essentiel et unique de
notre résistance est d'obtenir
l'autorisation de célébrer la
messe selon l'ancien rite.
Si un jour Benoît XVI
accordait une libéralisation
générale du rite tridentin,
pourrait-on penser légitimement
que tout est rentré dans l'ordre,
que la crise est finie et que nous
sommes finalement parvenus à
un retour à la Tradition ? Pourrait-on penser que toute
résistance à l'autorité est devenue
inutile et même injustifiée ? Je
pense qu'il n'est pas inutile de
nous poser la question, étant
donné qu'à maintes reprises, en
son temps, le cardinal Ratzinger
a fait des déclarations publiques
d a n s l e s e n s d ' u n e
reconnaissance du droit à
l'ancienne liturgie.[1] Si cela se
faisait, pourrions-nous continuer
à résister à une Eglise officielle
qui laisse enfin des droits à la
Tradition. sans passer pour des
p e r s o n n e s imp o s s i b l e s ,
éternellement mécontentes et
desquelles on ne peut rien
espérer ?
Vatican II
Lorsqu'on se pose cette
q u e s t i o n , u n e p r emi è r e
considération s'impose très vite :
au Concile Vatican II, seule la
messe traditionnelle était en
usage. Cela n'a pas empêché la
promulgation de la doctrine sur
la liberté religieuse, qui, en
affirmant que l'Etat doit donner
indifféremment à toutes les
religions le droit de se répandre,
a signé le décret de mort des
quelques Etats catholiques qui
existaient encore pour en faire
des Etats laïcs et donc athées.[2] Cela n'a pas empêché non plus
l'approbation de la doctrine
oecuménique selon laquelle
l'Eglise du Christ serait une
entité plus vaste que l'Eglise
catholique, et les autres
communautés chrétiennes ne
seraient pas « entièrement
dépourvues de signification et de
valeur dans le mystère du salut.»[3] Les textes de Vatican II affirment
même que les religions non
chrétiennes doivent aussi être
considérées avec respect, comme
pouvant apporter « un plus » à
l'Eglise catholique, par le
dialogue[4] .
La nouvelle messe n'a été que l'aboutissement, au point de vue
liturgique, de cette volonté
d'oecuménisme, manifestée
maintes fois dans les différentes
réunions interreligieuses, à
commencer par celle d'Assise,
en octobre 1986, qui a vu
malheureusement la célébration
de rites indiens et bouddhistes
dans les églises mêmes.
La tactique
révolutionnaire
Une deuxième
considération, plus
pragmatique ,
nous amène à évoque la tactique
des ennemis de l'Eglise et du
genre humain qui impriment
successivement au mouvement
révolutionnaire deux vitesses.
L'une rapide, qui pousse les
pr incipes révolut ionnai res
jusqu'à leurs plus extrêmes
conséquences. Elle engendre par
la force des choses des
résistances et est généralement
vouée à l'échec. Mais cette
première phase est loin d'être
inutile. Elle fait passer des
messages, essaie de gagner le
plus de terrain possible de façon
à permettre un certain retour en
arrière qui ne soit pas un retour à
la situation antérieure, mais qui
puisse avoir des apparences de
« restauration ». Cette deuxième
phase, de recul relatif, plus lente,
a pour but de faire assimiler les
principes révolutionnaires tout en
stoppant les oppositions, qui
paraissent injustifiées dès lors
que les excès de la révolution ont
pris fin. Qu'on songe à
Napoléon, qui sembla rendre à
l'Eglise de France ses droits
après les persécutions sanglantes
de la Terreur mais qui, dans son
Concordat, ne reconnut la
religion catholique que comme
religion « de la majorité des
Français », imposa une certaine
tutelle gouvernementale sur les
ecclésiastiques et répandit dans
toute l'Europe les principes
révolutionnaires.
La pseudo-Restauration de
1815, elle-même, ne revint pas
sur ces principes repris dans la
Charte constitutionnelle.
Rome face à la résistance des
traditionalistes
Après la révolution du concile
qui a vidé et transformé nos
églises, nous assistons à un
retour à certaines valeurs
traditionnelles : un nouveau
c a t é c h i s m e , c e r t a i n e s
encycliques rappellent des
vérités oubliées de la Foi. Çà et
là les excès conciliaires sont
mêmes dénoncés.[5] Mais cela se
fait, en formant le carré autour
du Concile, en défendant les
principes qui ont été à l'origine
de ces excès.
Tout cela rappelle
singulièrement la vieille tactique
révolutionnaire que nous venons
d'évoquer : on avance de deux
pas pour reculer d'un et solidifier
les conquêtes de la première
phase.
Cette tactique a été employée
plusieurs fois face à la résistance
des traditionalistes : le Vatican a
concédé l'autorisation de
célébrer la messe de saint
Pie V . mais toujours à la
condition qu'on veuille bien
accepter le Concile, ses erreurs
libérales et la légitimité du
nouveau rite.
L'indult de 1984
Le 3 octobre 1984, le
Souverain Pontife, constatant que
« le problème des prêtres et des
fidèles attachés à ce qu'on
appelle le rite tridentin n'était
pas encore réglé », donna aux
évêques diocésains la faculté
d'user d'un indult pour permettre
à ces prêtres et fidèles de
célébrer la messe en utilisant le
missel romain de 1962. Cette
autorisation n'était cependant pas
donnée sans condition. Il fallait,
avant tout, que ces prêtres et ces
fidèles n'aient « rien à voir avec
ceux qui mettent en doute la
légitimité et la rectitude
doctrinale du missel romain
promulgué par le pape Paul VI
en 1970 et que leur position soit
sans aucune ambiguïté et
publiquement reconnue. »[6]
On ne pouvait obtenir
l'autorisation de célébrer la
messe selon le rite de saint Pie V
qu'en acceptant publiquement la
réforme liturgique du Concile.
Le but final de cet indult était
donc bien de réabsorber les
résistances. Un exemple : en
arrivant dans son diocèse,
l'évêque de Metz, Mgr Rafin,
avait accordé cette messe de
l'indult, trois dimanches par
mois, à certains fidèles qui le lui
demandaient . Mai s. le
quatrième dimanche les fidèles
étaient invités à participer à la
messe nouvelle célébrée en latin
dans la cathédrale.
Par ailleurs, il n'est pas rare du
tout que, lors des messes de
l'indult, les prêtres enseignent en
chaire la doctrine du concile et
donnent même la communion
dans la main.
Le motu proprio Ecclesia
Dei afflicta
Après le sacre de quatre
évêques par Mgr Lefebvre et sa
condamnation de la part de
Rome, une commission spéciale
est créée « dans le but de
faciliter la pleine communion
ecclésiale des prêtres, des
séminaristes, des communautés religieuses ou des religieux
individuels ayant eu jusqu'à
présent des liens avec la
Fraternité fondée par Mgr
Lefebvre ».[7]Ce document
prévoit une « application large et
généreuse » de l'indult de 1984.
Mais le but poursuivi est toujours
le même : faire accepter aux
dissidents, avec le temps, d'une
part le concile, d'autre part le
nouveau rite.
Une fois officiellement
reconnues, les différentes
fraternités accueillies dans le
sein de l'Eglise conciliaire ne
pouvaient plus que garder le
silence sur les déviances de
Vatican II. Et de fait, elles ont
cessé de dénoncer ces erreurs.
Quant à la liturgie, le premier
à faire une concession publique -
après le monastère de Dom
Augustin à Flavigny - fut Dom
Gérard, abbé du Barroux qui
concélébra la nouvelle messe
avec le pape. Ce fut ensuite le
tour, en 1999, de la Fraternité
Saint-Pierre intérieurement
déchirée entre certains de ses
membres qui voulaient célébrer
la nouvelle messe aussi bien que
l'ancienne et d'autres qui
souhaitaient rester fidèles au seul
rite tridentin. Le recours à
l'autorité romaine se traduisit par
l'autorisation donnée à tous les
membres de la Fraternité Saint-
Pierre de célébrer selon le nouvel
ordo. Celui-ci fut également
imposé à tout prêtre de cette
communauté dans les cas
suivants : lorsqu'un membre de
la Fraternité Saint-Pierre se
trouve dans une communauté qui
suit le rite romain actuel[8] et le
Jeudi saint, lors de la messe
chrismale concélébrée avec
l'évêque du diocèse.
Dernière réintégration en date :
celle de Mgr Rifan qui a
concélébré la nouvelle messe le 8
septembre 2004 à Aparecida au
Brésil. Récemment, d'ailleurs, le
Cardinal Cottier, théologien du
pape, disait à propos du statut
d'Administration apostolique
accordé à Mgr Rifan et aux
fidèles de Campos : « Il y a une
dynamique qui s'engage qui va
le conduire à la nouvelle
messe ».[9]
Le devoir de témoigner
Si les textes du concile
contiennent des erreurs en
contradiction avec
l'enseignement traditionnel de
l'Eglise - ce qui a été maintes
fois démontré - il s'ensuit le
devoir pour tout pasteur de
mettre en garde les fidèles qui lui
sont confiés. Se taire sur un sujet
si important serait une omission
grave. Si la nouvelle liturgie
« s 'éloigne de façon
impressionante , dans
l'ensemble comme dans le détail,
de la théologie catholique de la
sainte messe » comme le disaient
les cardinaux Bacci et Ottaviani, on ne peut sans compromission
accepter sa légitimité, même
uniquement dans le principe.
Voici toute la différence (et
elle est de taille) entre, d'une
part, le combat mené par la
Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-
X et toutes les
c ommunautés
traditionnelles
qui s'opposent
publiquement
aux erreurs du
concile et à la
nouvelle
liturgie, et,
d'autre part,
celui des
groupes de
prêtres e t
fidèles constitués selon les
dispositions du motu proprio
« Ecclesia Dei afflicta ». Ce n'est
pas pour rien que ces derniers ont
été appelés « ralliés ». Comme
nous l'avons vu, ils se sont bel et
bien ralliés au Concile et à
l'acceptation de principe de la
nouvelle liturgie.
Parmi nos fidèles, d'aucuns
semblent ne pas comprendre le
fond du problème et participent
indifféremment aux offices de
l'une ou l'autre communauté en
se disant : « de toute façon, c'est
la messe traditionnelle.» Je
voudrais rappeler à ces personnes
que la messe n'est pas tout. Elle
est célébrée dans un contexte : la
position du prêtre par rapport à la
crise de l ' Eglise va
inévitablement orienter ses
sermons et influencer son
auditoire.
Pendant la Révolution
française les prêtres qui avaient
prêté le serment à la Constitution
civile du clergé (ceux qu'on
appelait les prêtres jureurs ou
assermentés) célébraient, comme
les prêtres réfractaires, la messe
de saint Pie V. Pourtant ils
avaient accepté l'esprit de la
révolution et les fidèles
catholiques (par exemple les
parents du saint Curé d'Ars)
préféraient manquer la messe
plutôt que d'aller à celle d'un
prêtre jureur, attendant que la
divine Providence leur permette
d'assister dans la clandestinité à
la messe d'un
abbé réfractaire.
C' est qu 'i ls
avaient compris
que le rite n'est
pas tout ; ils ne
voulaient pas
s'associer à des
cérémonies ,
valides certes,
mais célébrées
dans un esprit
d'acceptation des
idées révolutionnaires.
C'est la raison pour laquelle
quand le pape Benoît XVI a dit à
Mgr Fellay lors de l'audience du
29 août : « qu'il n'y avait qu'une
manière d'être dans l'Eglise
catholique : c'est d'avoir l'esprit de Vatican II interprété à la
lumière de la Tradition, c'est-àdire
dans l'intention des pères du
concile et selon la lettre des
textes », cela l'a « effrayé
passablement. »[10]
Notre devoir aujourd'hui
consiste donc à continuer à
prêcher la foi et à condamner les
erreurs qui s'y opposent. Nous
ne pourrons accepter aucun
accord qui voudrait nous faire
renoncer à ce devoir si important
pour la vie de l'Eglise et qui est
la raison même de notre
existence.
Abbé P. - M. Petrucci †
Notes
[1]. « Il est important de cesser de
bannir la forme de la liturgie en
v i g u e u r j u s q u ' e n
1970.» (Cardinal Ratzinger,
Voici quel est notre Dieu, Plon-
Mame, septembre 2001, cité
dans , Bref examen critique du
n o u v e l o r d o m i s s a e ,
Renaissance catholique, 2005,
p. 114).
[2]. Ce fut le cas de l'Italie et de
l 'Espagne. Cf Digni tat i s
humanae n°2
[3]. Unitatis redintegratio n° 3.
[4]. Nostra Aetate, n°2
[5]. Voir l'ouvrage du Cardinal
Ratzinger, Rapport sur la Foi,
1985.
[6]. Indult Quattuor abhinc annos du
3 octobre 1984.
[7]. Motu proprio Ecclesia Dei
afflicta du 2 juillet 1988.
[8]. Protocole 1411/99 du 3 juillet
1999 de la Congrégation pour le
Culte divin intitulé « Réponses
officielles ».
[9]. Cité par Mgr Fellay, dans un
entretien accordé à DICI (2005).
La FSSPX vient de publier un missel pour les fidèles : commandez-le sur le site des éditions Clovis
Missel conforme aux rubriques du missel de 1962 (rite dit de saint Pie V) - Textes latin et français en vis-à-vis - Ordinaire de la messe - Brève présentation du rite dominicain - Toutes les messes de l'année liturgique (Temporal et Sanctoral complet, ainsi que toutes les cérémonies de la Semaine sainte) - Table des fêtes mobiles - Propre des diocèses de langue française - Messes et oraisons votives - Messes des Quatre-temps - Rite du baptême - Rite de la confirmation - Sacrement de l'eucharistie (communion d'un malade)Lire la suite des explications ICI
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