L’homme blessé par le péché originel dans son
intelligence, sa volonté et ses appétits, est un
grand malade, même si le baptême lui a redonné
une vie nouvelle et l’a guéri partiellement. Il possède
encore en lui des penchants au mal, ce fomes peccati - foyer du péché - qu’il lui faut combattre.
Parmi les maladies de l’âme, les pères de l’Église
en ont recensé sept, les sept péchés capitaux.
Capitaux, car ils sont la tête de beaucoup d’autres
péchés plus graves.
L’acédie ou paresse spirituelle
L’acédie est une paresse spirituelle, une dépression
d’ordre spirituel qui s'exprime par le dégoût,
l'abattement, le découragement, qui enlève à l'âme
qui en souffre son élan, son enthousiasme et même
son intérêt pour les choses spirituelles, c'est-à-dire
pour les actes de la vertu de religion : la prière, la
pénitence, la lecture spirituelle, l'étude des vérités
religieuses, le culte divin en général. Les Anciens
appelaient cette dépression spirituelle acédie.
Origine et nature de l’acédie
Ce sentiment d'ennui qui s'empare soudainement
de l'âme et la plonge brusquement dans une
tristesse accablante n’était pas inconnu de Cicéron
et fut souvent décrit par les poètes romantiques
comme Châteaubriand, Alfred de Vigny, et surtout
par Baudelaire dans Les Fleurs du mal.
On comprend cependant que l’acédie ait trouvé
un terrain d’élection dans les âmes éprises d’un idéal
plus élevé. Cassien, Saint Jean Climaque, saint Jean
Damascène, Isidore de Séville ont beaucoup étudié
l’acédie, en raison
de sa fréquence
chez les solitaires et
les moines.
Saint Thomas
d’Aquin, qui a étudié
l’acédie avec
plus de rigueur que
personne, la distingue
nettement
de la paresse, en lui
donnant un sens
très précis : la tristesse
des biens spirituels,
et souligne son effet, qui est d’enlever le goût
de l’action.
Épreuve ou maladie spirituelle
L'ennui ou dégoût spirituel, qui prive l'âme de
la joie de Dieu peut être soit une épreuve, habituellement
passagère, soit une maladie spirituelle extrêmement
dangereuse. Il importe donc de savoir discerner.
Comme épreuve dans une âme qui tend à progresser
dans l'union avec Dieu, le dégoût des choses
spirituelles correspond à ce que les maîtres spirituels
appellent la désolation. Bien évidemment celle-ci
n’est pas un péché.
Lorsque le dégoût spirituel est un état permanent
de l'âme, soit en raison de la négligence à
prendre les moyens pour la surmonter, soit en raison
de la tiédeur dans laquelle elle s'est laissée tomber,
et qui devient une véritable torpeur spirituelle qui la replie sur elle-même, la séparant de plus en plus
de Dieu, on se trouve devant une maladie spirituelle
extrêmement dangereuse.
Les six filles de l’acédie
L’acédie engendre, dans l'âme, selon saint
Grégoire le Grand : la malice, la rancoeur, la pusillanimité,
le désespoir, la torpeur vis-à-vis des commandements,
le vagabondage de l’esprit autour des choses défendues.
Saint Thomas d’Aquin avec la rigueur d’esprit
qui le caractérise explique pourquoi ces six filles ont
pour mère l’acédie. S’appuyant sur Aristote qui
affirme que personne ne peut rester longtemps sans plaisir,
en compagnie de la tristesse, il s’ensuit que la tristesse
a deux résultats : elle conduit l’homme à
s’écarter de ce qui l’attriste ; et elle le fait passer à
d’autres choses en lesquelles il trouve son plaisir.
Ainsi ceux qui ne peuvent goûter les choses spirituelles
se portent vers les choses corporelles. Dans ce
mouvement de fuite par rapport à la tristesse se
remarque le processus suivant : d’abord l’homme
fuit les choses qui l’attristent ; puis il en vient à
combattre les choses qui lui apportent de la tristesse.
Or les bien spirituels dont s’attriste l’acédie
regardent la fin et les moyens qui conduisent à la
fin.
C’est par le désespoir que l’on fuit la fin ; c’est parla pusillanimité que l’on fuit les bien qui regardent la
fin, s’il s’agit de biens difficiles, appartenant à la
voie des conseils ; et parla torpeur vis-à-vis des commandements,
s’il s’agit de biens qui appartiennent à
la justice commune. Le combat contre les biens spirituels
attristants est parfois mené contre les
hommes qui les proposent, et c’est alors la rancoeur ;
parfois le combat s’étend aux biens spirituels euxmêmes,
ce qui conduit à les détester, et c’est alors la
malice proprement dite. Enfin lorsqu’en raison de la
tristesse due aux choses spirituelles, on se porte vers
les choses extérieures qui procurent du plaisir, la
fille de l’acédie est alors la course vagabonde autours des
choses défendues.
Les remèdes
Que l’acédie soit une épreuve purificatrice ou
une maladie de l'âme, les remèdes sont les mêmes :
1° - Nepas fuir. C'est la première règle que donne
Cassien au sujet de l'acédie : Il est prouvé par l'expérience
qu'on ne combat pas l'acédie par la fuite ; mais
qu'il faut lui résister pour la surmonter. Ce n’est donc
pas en négligeant ses exercices spirituels : prière,
examen de conscience, confession, communion et
mortification que l’âme sort de cette situation, bien
au contraire.
2° - La patience et la confiance. C’est le conseil de
saint Bernard : Lors donc que vous vous sentez tombé
dans la torpeur, l'acédie et le dégoût, n'entrez pas pour cela
en défiance et ne quittez pas vos exercices spirituels ; mais
cherchez la main de Celui qui peut vous assister.
3° - Se confier, faire prier pour soi. L'ennui spirituel,
le dégoût des choses de Dieu, peut être si grand
dans une âme qu'elle se sente incapable de prier, et
violemment tentée, dans une sorte de révolte intérieure,
de tourner définitivement le dos à Dieu.
Ainsi, on lit dans la vie de saint Bernard ce qui
est arrivé à l'un de ses disciples, Geoffroy de
Péronne, qui depuis peu de temps s'était consacré
au service de Dieu. Envahi de ténèbres intérieures et
aussi par le souvenir de ses amis jouissant des plaisirs
du monde, de ses parents, de tous les biens qu'il
venait d'abandonner, la tentation de découragement
qu'il en éprouvait était si rude qu'il ne pouvait
s'empêcher de le laisser paraître extérieurement, lui
qui auparavant était si enthousiaste.
Un de ses amis s'apercevant de sa tristesse, lui
dit : - Que veut dire ceci, Geoffroy ? - Ah! mon frère, lui
répondit-il, ma peine est trop grande, j'ai perdu le goût de
prier ; jamais plus de ma vie je n'aurai de joie. Voyant
l'état déplorable de Geoffroy, son ami pensa recourir
à la prière de saint Bernard. Peu de temps après,
Geoffroy était tout pacifié, transformé ; la tempête
était passée, et il pouvait dire à son ami : - maintenant
je t'assure que jamais plus je ne serai triste.
Cette maladie spirituelle, ennemie de la persévérance,
explique sans doute un grand nombre de
défaillances dans la foi. Étant socialement contagieuse,
en raison de la mentalité mondaine dans
laquelle elle s'enracine, elle est en très grande part
responsable du désintéressement collectif de la religion,
qui s'exprime aujourd'hui par la diminution
très sensible de la pratique religieuse. C'est donc
une maladie spirituelle actuelle, bien qu'elle soit
presqu'inconnue sous son ancienne appellation.
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